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Nicolas De Virieu : « Je veux faire un docu sur les basketteurs français aux JO de Sydney »

Seul au monde ? Enfin presque. Nicolas De Virieu est un passionné. Et dieu sait qu'il en faut de la ténacité pour défendre et valoriser un sport médiatiquement (injustement ?) sous-traité comme le basket français. Difficile voire impossible d'exister en dehors du foot, NDV ne cesse de prouver au travers de ses documentaires que le regard peut changer. Après s'être lancé en indé il y a plus de 10 ans, c'est lui qui s'occupe de tout et notamment de trouver des budgets, de convaincre les services des sports des grandes chaînes qu'il n'y a pas que le foot dans la vie...
A l'initiative de reportages sportifs d'une qualité rarement observée ici bas, son superbe documentaire sur Mustapha Sonko a par exemple été comparé au monument Come Fly With Me. Nicolas n'est pas avare - il aime "tous les baskets" - il est l'auteur notamment de Destination NBA, sur le parcours de deux jeunes joueurs français inscrits à la draft NBA. Son dvd Système Dunk, sur l'histoire de la Slam Nation de Kadour Ziani est un must.
Sa force ? S'intéresser aux personnalités, à l'humain, et pas seulement au sport. C'est l'une des raisons pour lesquelles ses docu plaisent en dehors du microcosme basket. Rencontre avec un homme rare.

Street Tease : A quel âge as-tu contracté le virus basket ?
Nicolas de Virieu : J'avais 12/13 ans et le basket était encore diffusé sur Antenne 2 à l'époque, le samedi après-midi.

As-tu pratiqué le basket en club ?
Jamais en club. J'ai d'abord fait du foot au PSG. J'étais au Centre de Formation avec Jérôme Leroy. Puis du foot américain, à partir de 14 ans.

Donc tes premiers souvenirs basket, c'est le championnat de France ?
C'est souvent ce que je dis aux gens de la fédération. Mon cas est intéressant sociologiquement car j'ai eu une époque ou j'étais ouf de NBA et ou il fallait même pas me parler des français. Comme tous les mecs de ma génération, j'ai eu ma période Jordan. Ce n'est que quelques années plus tard que je suis revenu aux fondamentaux.

A quand remontent tes débuts en télé ?
J'ai travaillé pendant 3 ans pour la chaîne Pathé Sport de 1997 à 2000, sur le basket universitaire, essentiellement. C'est à partir de là que je me suis de nouveau intéressé au basket français. En travaillant dessus, j'ai découvert de vraies qualités au basket français. Je me suis rendu compte que ce sport était esthétique. Dans les médias français, les mecs se prennent pas la tête pour le basket car ils veulent tous travailler dans le foot.
J'ai commencé à la télé un peu par hasard. Quand la chaîne AB Sport se lançait, en 1997. Ils ont recruté des journalistes débutants, pour des raisons économiques mais aussi pour les former. Etant plus dans l'image, j'ai développé mon approche esthétique. En 1999, j'avais fait un sujet dont j'étais assez fier sur Moustapha Sonko, son année de MVP (du championnat de France, avec l'ASVEL ndlr). Il y avait beaucoup de belle images, ça n'était pas vraiment dans les habitudes du basket français, de mettre en valeur ses joueurs.

« Dans les médias français, les mecs se prennent pas la tête pour le basket car ils veulent tous travailler dans le foot. »

Ensuite, tu te lances en indé...
Je suis devenu JRI en 2000. J'ai quitté la télé - c'était frustrant de rester constamment en studio - pour investir dans du matos. J'avais envie de raconter des histoires. Je suis parti après avoir monté un 26 minutes sur Delaney Rudd. On avait bien bossé le truc, en récupérant de belles archives, les alley oops de Digbeu...
On avait un JRI à la chaîne qui bosse notamment pour l'émission Intérieur Sport sur Canal + aujourd'hui. Il a suivi les dernières campagnes de l'équipe de France. Il s'appelle Fabrice Godet-La-Loi. Il m'a transmis son savoir. On est parti une semaine en Caroline du Nord faire un reportage sur Karim Souchu. Je me suis formé sur le tas, dans la foulée.

Quand on regarde tes docus, on a l'impression qu'il y a plusieurs personnes qui ont bossé sur tes projets...
Je suis un bosseur de ouf ! (rires) C'est mon côté artisan, j'ai besoin de tout faire. Le plus beau compliment que l'on puisse me faire après un visionnage c'est d'avoir apprécié "l'âme de mon travail".

Au delà du jeu, tu t'intéresses à la personnalité des gens, à ce qui se passe en dehors du terrain...
De plus en plus, le basket devient un prétexte. C'est la cas sur mes derniers docus, que ce soit Kadour Ziani, Doc Ben et Destination NBA ou je montre le vécu de deux gamins de 20 ans avant la Draft. J'essaye de montrer l'humain. Dans mes premières années, j'étais trop concentré sur le basket. Et c'est pas comme ça que tu séduis le grand public. C'est plus facile de s'identifier à l'homme, plutôt qu'au basketteur. Ça permet par exemple à des gens qui ne s'intéressent pas au basket d'apprécier ton travail.

En passant par des chemins détournés...
Notre combat est là. C'est pas le basket qui va faire lever les foules de demain. On a beau avoir 11 joueurs français en NBA, Canal + ne diffuse plus qu'un seul match par semaine...

Tu t'intéresses finalement plus au basket européen...
C'est un autre combat. Le basket américain n'a pas besoin d'être valorisé via de la video. Au contraire du basket européen qui a un réel besoin puisqu'il est très pauvre dans ce domaine. Il est tellement perfectible... C'est même une honte qu'une structure comme la FIBA (Fédération Internationale de Basket ndlr) n'investisse pas plus dans ce secteur. Quand mon premier dvd Système Dunk est sorti, c'était le premier docu sur le basket français à être commercialisé en FNAC de l'histoire. La fédé ne l'avait jamais fait auparavant.

En NBA, on monte les maillots des anciens au plafond. En France, on a le sentiment que ce respect pour l'histoire du jeu n'existe pas dans le sport français.
Il y a un telle dictature du présent en terme d'image que l'archivage permets de rappeler le vrai niveau des joueurs. Par exemple, j'ai appris l'autre jour que Steve Francis allait jouer en Chine et je me disais : "Mais qu'est-il devenu ? Ce mec était une star NBA il y a 4/5 ans !"
Selon moi le problème de mémoire n'est pas spécifiquement franco-français. Même en Afrique ou les anciens étaient ultra respectés à l'époque, cette valeur est en perdition. "Lorsqu'un ancien meurt, c'est une bibliothèque qui brûle".
Dans le sport, seuls les américains ont ce devoir de mémoire mais regarde le foot français, tu as déjà essayé de chercher des vidéos sur Platini, Giresse ou Tigana sur le site de la Fédé ? Il n'y a rien. Dans une réunion, Mainini (ex-président de la FFBB et actuel président de la FIBA ndlr), sur ce respect des anciens, a dit un jour : "écoute, ils ont déjà gagné assez d'argent durant leur carrière, ils ont pas besoin de nous pour leur rendre hommage..." Tu comprends un peu mieux le problème...

Si tu devais nous parler d'une rencontre ?
S'il devait y en avoir qu'un seul, c'est Kadour Ziani. C'est quelqu'un d'une grande richesse, très complexe, qui a un parcours hallucinant. J'ai suivi la Slam Nation entre 2000 et 2006. On a vite accroché. J'ai un projet de documentaire très ambitieux autour de Kadour. Il faut que j'aille chercher les sous.

Peux-tu nous parler de ton reportage Destination NBA, lorsque tu as suivi deux jeunes joueurs français inscrits à la Draft...
Ce qui me plaisait dans le doc Batum/Ajinca, c'était la dualité. Deux gamins de 20 ans aux parcours complètement différents, avant la draft. L'un qu'on attend, l'autre pas du tout. Ce qui m'a bluffé, c'est la sérénité des gamins, leur insouciance, cette génération est complètement décomplexée par rapport à la NBA. Pourtant, c'est dur. Ajinca a passé 21 jours tout seul. Tu te tapes des milliers de kms avec ton téléphone pour seul compagnon.

Comment tu t'attaques à un docu ? Tu as un plan ?
Pas vraiment, c'est un peu le bordel dans mon cerveau. Je fonctionne beaucoup à l'instinct. (hésitation) Un peu moins avec le temps, ça t'évite de passer à côté de certains trucs. J'ai pas mal évolué dans la narration, surtout depuis 2006, avec les dvds que j'ai réalisé pour le Quai 54 (Thibault de Longeville en était le producteur ndlr). Thibault est la personne qui m'a fait franchir un palier, sur la cohérence, la chronologie... A l'inverse, à trop écrire, tu ne laisses plus de place pour l'imprévu. Je me rends compte, autour de moi que les docs préférés par les gens sont ceux que j'ai réalisé sur les hommes, ou le sport est secondaire. Il s'agirait de badminton, ça plairait aussi (rires).

Comment as-tu rencontré Ben ?
J'adore ce genre d'histoire. Je l'ai rencontré sur le premier Quai 54, qui est un tournoi pro/am. C'est un mec qui lorsqu'il avait 18 ans était aussi fort que celui qui a fait sa carrière pro jusqu'à 35 ans. Mais il a privilégié les études, pour devenir médecin.

Le prochain numéro de Cross Over ?
Je suis un peu refroidi par les site spécialisés qui n'ont pas vraiment donné la chance à ce docu. On est tellement habitué à recevoir de l'image NBA car ils ont des moyens incomparables. Depuis que je me suis lancé en indé, il y a 10 ans, mon job consiste à dire : "Attention, chez nous aussi il y a des belles choses". Pour Sonko, des dizaines de personnes m'ont avoué que ce doc était pour eux une sorte de Come Fly With Me (considéré par de nombreux spécialistes comme le meilleur docu basket de l'histoire ndlr)...

Si tu devais résumer ta philosophie, en quelques mots...
Je m'intéresse de plus en plus aux hommes qui se cachent derrière les sportifs, à l'humain. Il faut montrer par l'image, que nous - français/européens - ne sommes pas aussi pauvres qu'on veut nous le faire croire. J'aime bien cette phrase de Bruno Peyron : "Pour être premier, faut un deuxième, un troisième..." Il y a plein d'histoires derrière les mecs qui gagnent des titres. (Sur le ton de la confidence) Souvent, les mecs qui gagnent des titres sont chiants humainement (rires). En plus de l'aspect esthétique, qu'il faut valoriser. Tout le monde nous rappelle qu'on a les joueurs les plus athlétiques en Europe. Dacoury me parlait du début des années 80 ou certaines équipes s'arrêtaient à l'échauffement pour observer les français, qui dunkaient dans tous les sens.

Si tu devais ouvrir la boite à souvenirs, quels sont les anecdotes qui resteront gravées dans ta mémoire ?
Voyager dans plus de 30 pays grâce à des mecs passionnés par le dunk et qui ont exporté leur art dans le monde entier. Un truc qui a été vachement négligé par les médias français. La Slam Nation, c'était du très haut niveau de performance sportive mais avec un esprit amateur. Des mecs qui se prennent pas la tête, super disponibles alors qu'ils formaient une élite.
Quand j'étais chez Hervé Dubuisson (tireur d'élite, il est le meilleur marqueur de l'histoire du championnat de France et le premier français à avoir porté un jersey NBA ndlr). Il m'a remercié d'une façon qui me faisait presque mal au coeur. C'est tellement honteux que ce mec soit totalement oublié. Ma mère qui à 76 ans et qui ne connaît rien au basket sait qui est Hervé Dubuisson. Tous les gens qui suivaient le sport dans les années 80 savent aussi. C'était à moi de le remercier !

Des sujets que tu aurais envie de traiter ?
Il y a docu passionnant à faire sur l'histoire du dunk, au sens global du terme. L'impact sociologique du truc, pour mesurer à quel point le sportif a des répercussions sur la société. Même si c'est mineur, les gens seraient très surpris. Je t'avoue que j'ai hâte de faire le doc sur Kadour. Sinon, je rêverai de partir en Irak pour faire un reportage sur la sélection de basket irakienne, qui vient de se reformer.

Quels regard portes-tu sur la production actuelle de contenus vidéos sur le basket, en France ?
Les mecs de Poitiers (Vis Mon Match ndlr) font du bon boulot. Ils arrivent à te faire aimer un reportage de 26 mns sur les bénévoles du club. Tu le regardes alors qu'à priori t'en à rien à foutre des bénévoles, enfin presque (rires). Quand la passion est là, ça se ressent et c'est bénéfique. Paris-Levallois fait des résumés, c'est encore perfectible mais c'est plutôt propre. Je trouve ça dingue que l'ASVEL n'est pas une web tv de qualité. Par contre, les gens de la LNB ont toujours rien compris. Arrêtez avec vos caméras de milieu de terrain et votre DV achetée aux puces. C'est pas comme ça qu'on va faire progresser le basket, c'est surtout le meilleur moyen de le faire régresser.

Auteur : @FrancoisChe
Photos : Droits Réservés

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