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Michaël Beerens : Zoo Nam

Noé a sauvé les animaux du déluge. Après la décrue, Beerens a commencé à les replacer dans le paysage.
Du fond des bois jusque dans les villes, tout un zoo est en visite chez nous : cachalot citerne, poisson de béton, limace industrielle, course de rats, trio d'ovins singeant la sagesse... Pas bêtes, ces créatures nous lorgnent l'air triste. Notre monde les déprime.
Au printemps, le bestiaire de Beerens, se multiplie, prolifère, et ses espèces colonisent l'espace. Les murs de Paname se peuplent de fables. Rencontre avec le gardien de Zoo Nam.

Street Tease : Qu'est-ce qui te prend de peupler le monde d’animaux étranges ?
Michaël Beerens : A la base, je fais de graffiti, plus précisément de la lettre, depuis que je suis gamin et parallèlement j'ai toujours dessiné. Plus le temps passait et plus je me posais des questions du genre : "pourquoi je fais ça !" Je pense qu’au départ c’était pour le fun mais ensuite ça a été un engrenage et je le faisais de manière instinctive pour marquer mon territoire un peu comme un chien qui pisse partout.
J’ai commencé à voyager pour peindre, j’ai rencontré des gens et la peinture est devenue une sorte de priorité dans ma vie. En réalité, certaines personnes avec qui je peignais avaient des enquêtes sur le dos, l’étau a commencé à se resserrer et il y a eu des arrestations. En 2007, j’ai eu un grave accident de moto et je suis resté environ 6 mois à l’hôpital, ça m’a donné du temps pour réfléchir. Je me suis rendu compte que le graffiti, de la façon dont je le pratiquais, était un acte complètement égocentrique et très limité dans le temps car il y a toujours la case prison au bout du tunnel.
J’ai donc eu envie d’amener mes illustrations dans l’espace public, ce qui me permettrait en plus d’avoir un réel échange avec le spectateur. Car il faut le reconnaître le graffiti est complexe et très mal compris par les gens lambda, à moins qu’il soit plein de jolies couleurs avec un Mickey sur le côté.
Forêts, friches industrielles, souterrains, façades, comment sèmes-tu ton bestiaire ?
Un peu au hasard selon l’errance et l’inspiration… Je prends un certain plaisir à surprendre les passants et il faut dire qu’il n’y a pas de meilleure galerie que l’espace public !
Pourquoi les bêtes ?
J’ai toujours été passionné par les animaux. Ca s’est fait naturellement en fait, je passais mon temps à dessiner des animaux improbables. Puis j’ai commencé à les peindre dans la nature.
T’es un artiste animalier finalement
Ou pas…

"il y toujours la case prison au bout du tunnel."

Tes animaux nous regardent
J’utilise les animaux car ils permettent de dresser un parallèle avec l’homme sans qu’il se sente montré du doigt. Ce qui me permet de traiter différents sujet sans notion de jugement. Un peu comme une fable, le lecteur y voit ce qu’il veut y voir.
Belle visibilité avec cette performance sous l'égide de l’association M.U.R. à l’angle des rues Oberkampf et St-Maur. Cette œuvre des rats réalisée en plein jour porte-t-elle un message ?
J’avais contacté l’association M.U.R. depuis un moment pour leur présenter mon art, et un créneau s’est libéré. J’ai de la chance que l’œuvre reste plus d’une semaine alors que depuis quelques temps le mur change de décor trois fois par semaine.
L’idée de cette peinture avec le fromage est basée sur une symbolique, une espèce de métaphore : il représente l’argent, l’or. Visuellement c’est l’appel coloré de la fresque. Les souris peuvent figurer le peuple qui convoite un fromage que le rat garde en sachant bien qu’il ne le mangera jamais entier car il en a beaucoup trop.
Tu as gardé les outils du graffiti ?
Si je pouvais, je peindrais plutôt au pinceau, mais la surface est rarement lisse. Et puis c’est vrai, je viens du graff et j’en maîtrise les outils.
Et là tu utilises des affiches ?
Oui, c’est pratique, et puis ça se nettoie d’un coup de karcher. Mais je préfère le durable. En ce moment je fais pas mal de trucs souterrains, peu visibles mais qui resteront longtemps, un peu comme l’art rupestre. Dans les catacombes et les grottes on trouve de très vieilles peintures. Sous terre elles restent à l’abri.
Tu pourrais faire des dessins plus instructifs alors, à destination de nos descendants, un peu comme la plaque accrochée à la sonde Voyager qui présente l’homme et la femme et explique la terre à d’éventuelles civilisations extraterrestres ?
Pas bête, et si t’as un moyen d’envoyer des dessins dans l’espace je suis preneur.
Tes autres activités artistiques ? Les nouveautés qui t’attirent ?
Depuis quelque temps j’ajoute un message, pas forcement très explicite mais quelque chose qui donne un temps de réflexion supplémentaire au spectateur pour qu’il puisse se faire sa propre interprétation. Je pense continuer à évoluer dans cette direction.
Ton meilleur souvenir artistique ?
Une course poursuite après un 'whole car' sur la Nord.
Ton plus grand flip ?
Me réveiller paraplégique après l’accident...
Le dernier défi que tu as relevé ?
Me lever ce matin…
Celui que tu n’as pas relevé ?
Me lever hier matin !

"Si t’as un moyen d’envoyer des dessins dans l’espace je suis preneur."

Le plus dur pour un artiste c’est ?
L’argent… Tant qu’il n’y a pas de rapport à l’argent, tu es libre ! Mais dès que l’argent s’en mêle, ça devient une forme de commerce et la peur que tout cela s’arrête un jour peut perturber le processus de création.
Le plus cool quand on est artiste c’est ?
L’argent ! On gagne sa vie en faisant ce que l’on aime le plus au monde. Je ne parle pas de devenir riche mais simplement avoir de quoi créer sans se soucier de savoir comment on va manger le soir !
L’art, mais encore ?
Pas mal de sport et "d’exploration urbaine" comme ils disent. Et j'me débrouille : je fais du graphisme, de l’illustration, des sites internet. Idéalement j’aimerai vivre de mon art, mais comme je fais de l’art populaire je ne demande pas d’argent au peuple. Plus tard je serai certainement amené à aller en galerie et donc contraint de changer un peu ce que je fais, car ma démarche de base c’est de porter l’art au contact de gens qui ne vont pas en galerie, et permettre une réflexion accessible même si je ne cherche pas à éduquer.
Tu t’imagines comment dans 5 ans ?
Un peu plus vieux.
Ton son ?
Ac/dc, Booba, Brel, Chopin, Cocorosie, Cypress Hill, Dead Prez, Despo Rutti, Diana Ross, Dizzee Rascal, Ennio Morricone, Gorillaz, Mano Negra, Scred Connexion, Shubert, Nina Simone, Gainsbourg, Dj Gero, Regina Spector, Oxmo, The Avalanches, The Doors, B.I.G, Vivaldi, Wu-Tang...
Ton cinéma ?
Alice au pays des merveilles, Shining, Pulp Fiction, American Psycho, Donnie Darko, Fight Club, Tex Avery, Les Affranchis, Las Vegas Parano, Barry Lindon, The Mask, Rio Lobo, Blow, Le bon la brute et le truand, Nemo, Scarface, Old boy, Notre jour viendra… La liste peut être très longue !
Tes influences artistiques ?
J’aime le travail de beaucoup de gens, ou du moins certaines œuvres. Mais si je devais citer quelques artistes je dirais : Azyle, Kegr, Fuzi, Frez, Tomcat 19, Smat, Kooce, Dixe, Colorz, Skweez, Honet, Sonik, Jamer, Jener… Steilios Faitakis, Barry Mc Gee, Blu, Os Gemeos, Dran, Kr Costello, Banksy, Brus, Raoul Servais, Escif… Christo, Basquiat, George Rousse, Soulage, Smithson, Jérôme Bosh, Hokusai, Van Gogh, Dan Flavin, Pollock, Soutine, Esher… Et un tas d’autres !
Locomotion ?
306 crado et CB 500 préparé stunt.
Menu ?
Deux steaks fromage-œuf-salade-tomates-oignons, frites ketchup-mayo et Oasis pomme-cassis.
Et ta meuf ?
Euh...
Projet de vacances d’été ?
On verra les finances, mais j’aimerai bien partir en voiture avec la tente et le pot de peinture dans le coffre, sillonner les routes à la recherche de nouveaux lieux.

Auteur : guillaumedop
Photos : guillaumedop & DR

Michaël Beerens