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Tim Moreau : “Les pionniers du Baltimore Club voulaient faire danser les gamins des quartiers”

Le réalisateur français est l'auteur d'un documentaire passionnant sur les origines du Baltimore Club. Dans une ambiance digne de la série The Wire, Tim Moreau a rencontré les principaux acteurs de ce mouvement musical underground, bande son idéale des quartiers de Charm City. Entretien fleuve.

SAVE YOUR DATE : Le film “Baltimore, Where You At ?” sera visible en intégralité et en exclusivité ce week-end (7 et 8 mars) sur Street Tease Magazine.

Quel est le point de départ de ton documentaire ?
Ce projet est né avant tout de l’amour et de la passion pour un style de musique, le Baltimore Club, que j’ai découvert, comme beaucoup, avec les blogs musicaux de l’époque, et les mixtapes de M.I.A, Diplo et toute la clique de la bonne époque de Mad Decent. A travers les Mad Decent Worldwide radio aussi.
Je pensais surtout être seul dans mon coin à écouter ça en France. Je n'ai pris connaissance de la petite scène « ghetto music » française que plus tard. Et puis, n’étant pas un vrai DJ, je n’ai eu l’expérience de cette musique qu’à travers les oreilles d’un simple auditeur. Un auditeur acharné. J’ai tout de suite senti que j’avais à faire à un truc rare, fort et complètement barré. Une musique urbaine, dans une forme quasiment pure, un truc répétitif et suffisamment fou pour faire peur à beaucoup de gens, mais qui me rendait fou, dans le bon sens du terme. Une forme épurée, mais terriblement efficace. Je me suis tout de suite dit qu’il y avait forcément une histoire, un background à cette musique, et qu’elle s’inscrivait dans une histoire musicale et surtout sociale plus large.
Et puis, le temps passant, je me suis dit qu’il fallait que je me remonte les manches, et que j’aille sur place, me confronter à ce style de musique, et tenter de raconter son histoire, au moins une fois.

Combien de temps faut-il pour finaliser ce type de projet ?
Entre les premiers jets et la projection finale... quasiment 5 ans. Il y a eu beaucoup d’écriture, de rendez-vous infructueux pour tenter de produire le film dans des tuyaux classiques, des repérages, le choix d’une économie modeste, le tournage, le montage, la post-prod, et enfin, la diffusion. C’est un film avec une toute petite économie.
C’est quand même un gros chantier un film documentaire, aussi modeste soit-il, et même si j’ai été entouré lors de toutes les étapes, c’est un truc très personnel, qui te mange les tripes et qui te prend énormément de temps.

« Quand on vit à Baltimore, on se rend compte que The Wire n’est pas une fiction »

Que connaissais-tu de la ville avant de t'y rendre ? Ton regard a-t-il changé une fois sur place ?
Je ne connaissais le Baltimore Club. Je savais que Charm City était une ville américaine de la coté Est, entre Nord et Sud, et majoritairement afro-américaine. Les photos que j’ai pu en voir m’ont aussi fait comprendre que ce n’était pas la prospérité sur place. Puis, là, rencontre avec The Wire, le travail de David Simon. Tout ça a fini par m’inoculer une passion plus profonde pour la ville en générale, son histoire sociale, son architecture, sa culture au sens plus large. Evidement, pour un petit français de la banlieue parisienne, aller faire un film quasiment seul dans une des villes les plus dangereuses des USA, ça peut être angoissant.
Histoire de me confronter à mes rêves, désirs et fantasmes, je me suis rendu seul à Baltimore en 2011, pour une prise de contact avec la réalité de la ville. Mon regard a changé dans le sens où j’ai compris que mon projet n’était pas hypothétique, mieux, que les gens sur place attendaient un projet comme celui que je portais, et que j’avais donc du soutien, sur place, dans la Charm City. Que tout cela était possible.

Comment expliquer que la scène club de Baltimore soit moins documentée que la scène house de Chicago ou techno à Detroit ?
Je pense que la première raison tient à l’importance et à la taille de Baltimore par rapport à ces sœurs du Nord. Finalement, Baltimore est une petite ville à l’échelle nord-américaine. Depuis les années 60s, elle est passée de 1,5 millions d’habitants à 600 000. Au niveau identitaire, elle est a mi-chemin entre sud et nord. Le marché de la musique à besoin de marqueurs identitaires et géographiques fort, surtout aux USA. Et puis, House et Techno sont des genres un peu plus anciens, qui sont une réinvention complète du Disco et de la Funk. Le Baltimore Club s’inscrit d’avantage dans une scène locale, un micro-genre régional, à l’instar de la Miami Bass, ou du Footwork de Chicago, tout comme le Baile-Funk brésilien.
J’ai l’impression que House et Techno ont tout de suite eu des visées et ambitions globales et mondiales, quand la volonté des pionniers du Bmore Club était avant tout de faire des hymnes pour la ville, de faire danser les gamins et les ados du quartier.

Et sur la médiatisation ?
Je crois que les diffuseurs, TV et grands médias, parlent d’un genre ou d’un mouvement une fois qu’il est vraiment connu du grand public. C’est toujours la même histoire de prise de risque en somme. Pour le rap français : combien de temps a-t’il fallu attendre pour voir un documentaire sérieux sur l’histoire de cette scène ? C’est très récent. C’est la même chose avec les musiques urbaines, par définition peu soutenues par les grandes institutions, surtout aux USA. Il faut toujours un passeur, un éclaireur, pour documenter un genre. C’est ce que j’ai essayé de faire.
Une autre raison, qui peut être légitime, est que le Bmore Club est loin d’être une musique savante, ni facile. C’est très brut, pas toujours très complexe, peut être plus sauvage que la House et la Techno. Comme on me la dit là-bas, c’est un « diamant brut ». Sous entendu, il faut gratter pour voir comme c’est beau. Et la télévision, les médias, et beaucoup de journalistes, même musicaux, n’ont pas, ou ne prennent pas le temps de gratter, d’aller au delà des apparences et de la simplicité première des genres.

Tu as rencontré les acteurs majeurs de la scène B-More. Que gardes-tu de ces rencontres ? Une anecdote marquante à ce sujet ?
Je n’ai malheureusement pas rencontré tous les pionniers que je voulais pour le film, il m’en manque pas mal, des grands noms : Rod Lee, Debonair Samir, Dukeyman, Dj Class, Technics…et les disparu-e-s aussi, K-Swift et Miss/Big Tony. Néanmoins, je garde de très bons souvenirs de ces rencontres, certaines ayant été plus intenses que d’autres, notamment avec Scottie B et Jonny Blaze, avec qui j’ai passé plus de temps. Globalement, j’ai été très bien accueilli, et soutenu. Les gens sur place ont un peu halluciné de voir un petit français, tout keuss, tout blanc, tout seul, avec sa petite camera, venir raconter l’histoire d’une ghetto music. Et puis, sur place, tout le monde avait un besoin fort de raconter l’histoire, au moins une fois, de manière sérieuse. De témoigner, au sens premier du terme. D’écrire cette histoire, ce qui n’avait jamais été fait, à part quelques reportages MTV ou un reportage Tracks, forcément trop court, et trop « TV ».
Dans les anecdotes, à part le surréalisme de passer une soirée au Paradox (un gros club de Bmore NDLR) devant, paraît-il, le meilleur sound-system de la coté Est, et d’avoir l’impression d’être au milieu d’une trêve festive entre tous les gangs de la ville, il s’agit plus d’expériences fortes et belles : un Bmore by Night avec Scottie B, où il me raconte l’histoire de la ville et la sienne, en sautant de Billie Holyday à Tupac, et en me montrant les ruines des clubs de sa jeunesse. Et puis, un dimanche matin, à l’église avec Jonny Blaze qui est très pieux, au point de faire du Gospel club Music, et où, dans mes oreilles, le gospel et la club music avaient des similitudes : rythmique proéminente, répétitions, appel à l’oubli de soi, à la transe. Une pauvre église, dans une salle de bureau en grande banlieue de Baltimore, avec 6 paroissiens à tout péter, mais une magnifique énergie dans les chants et les prêches du Pasteur.

« Le Baltimore Club s’inscrit d’avantage dans une scène locale, à l’instar de la Miami Bass, ou du Footwork de Chicago. »

Dans quelle mesure la scène B-More a-t-elle influencé d'autres courants musicaux ?
C’est peut être aux DJs et aux musiciens de le dire. Ce qui est sûr c’est que des artistes comme Diplo, M.I.A ont biberonné du Bmore Club très tôt dans les années 2000. Puis les Black Eyed Peas ont aussi « pompé » un peu l’esthétique Bmore Club il y a quelques années.
Plus spécifiquement, le Baltimore Club a diffusé ses influences dans beaucoup de courants de la musique électronique des années 2000 et 2010 : trap, dubstep, house, juke, moombahton…. C’est souvent inconscient, mais on peut entendre des rythmiques et sonorités Bmore dans beaucoup de musiques d’aujourd’hui. Et puis surtout, le Baltimore Club est la souche, la racine principale d’un style très semblable, quoique plus rapide, le Jersey Club, en provenance du New Jersey, qui cartonne pas mal chez les kids des USA, et certains milieux clubs parisiens.

L'ambiance de la série The Wire a-t-elle été une influence pour toi, dans la préparation de ton film ?
Oui, bien sûr, The Wire fut une claque tant cinématographique, politique que visuelle. La série donne à voir, comme un portrait, à plusieurs facettes, la ville dans son ensemble, mais avec un gros focus sur les rues des ghettos de Baltimore. Elle m’a aussi permis une première approche sociologique de Baltimore, ce qui aide à comprendre pourquoi la ville est dans cet état. Quand on vient à Baltimore pour la première fois, et qu’on parle avec les gens des quartiers sur place, on se rend compte que The Wire n’est pas une fiction. The Wire, c’est Baltimore, et Baltimore, c’est The Wire : dérives, crimes, hiérarchies abusives, corruption, gentrification, désindustrialisation, crimes, drogues, écoles publiques exsangues, ségrégation… Le réalisme de la série va loin. Le canapé des dealers de la saison 1 est un exemple. Quand j’ai tourné à Baltimore la première fois, au même endroit, dans la même cité, il y avait un canapé, avec des thugs dessus… Regarder The Wire, c’est 30 fois mieux que lire un guide sur la ville.
Après, je ne veux pas dresser un tableau trop noir, la ville regorge d’énergies, de rêves, d’espoirs, et d’habitants débrouillards et super accueillants. Et puis, en terme de zones pourries par la crise et la désindustrialisation, on est aussi bien pourvu en France. Autre grande influence, le photographe Patrick Joust, qui connaît la ville mieux n’importe qui, et qui a fait office de guide dans les quartiers de Baltimore. C’est devenu un ami, et son regard à très certainement nourri le mien lors du tournage, surtout sur les vues architecturales présentes dans le film.

Comme Detroit, Baltimore a souffert de la désindustrialisation. Un contexte propice au développement d'un genre musical alternatif et underground. Ces deux villes sont-elles comparables ?
Detroit et Baltimore ont énormément de choses en communs, c’est sûr, pas besoin de les lister. Elles sont toutes les deux en haut de la liste pour beaucoup de choses, et pas les meilleures : crimes, chômage, drogues… Ce qui est certain, c’est que les contextes sociaux difficiles sont propices à la création d’alternatives culturelles, d’exutoires pour un peuple qui souffre, d’expressions qui font oublier la rudesse du quotidien et qui peuvent rassembler la communauté le temps d’une danse ou d’une soirée. Le blues n’est pas né dans les maisons des maitres, mais dans les champs et les juke-joints des ouvriers et paysans pauvres du Sud. Le rap n’est pas né dans les Hamptons, mais bien dans les quartiers pauvres de New York. Et ces styles sont loin d’être underground maintenant, ils sont des formes d’expressions partagés par beaucoup.

Plus généralement, que conserves-tu de cette expérience ?
Une grosse envie de retourner à Baltimore, faire du tourisme, manger des Crab-Cakes de la baie de Chesapeake, écouter Dance my pain away dans un club de la ville. Non, plus sérieusement, une forte envie de découvrir une musique, un musicien, ou une autre histoire rare et précieuse, que j’aurais envie de partager et de raconter. La prochaine sera peut être sur le pas de ma porte. De cette expérience, malgré les difficultés à monter un projet comme celui-ci, hybride en bien des points, je retire une certaine fierté et de belles images plein la tête, et puis, une forme de légitimité, une façon de me dire qu’aucun sujet n’est interdit ou impossible à raconter avec cet art qu’est le cinéma documentaire.

Auteur : @FrancoisChe