Revues

Arnaud Fraisse : “Teki Latex va m’étriper mais pour moi, Stromae est un enfant de l’esprit TTC”

La scène « alternative » des années 2000, ce marronnier du rap français. Catégorie fourre-tout dans laquelle se télescopent des artistes aussi différents que TTC, La Caution, Grems, Klub des Loosers, Svinkels... Une génération « maudite », qui malgré un succès d'estime évident a été boycottée par Skyrock et peu considérée par la génération IAM / NTM. Des artistes qui galèrent pour boucler les fins de mois quand leurs aînés empilaient les disques d'or.
Début 2014, un trio de réalisateurs produisait un documentaire sur le sujet. Un an plus tard, on apprend qu'Un Jour Peut-Être ne sortira pas dans sa version DVD. La raison ? Fuzati s'oppose à l'exploitation de sa musique par les auteurs du film. La poisse, jusqu'au bout...
Alors pourquoi tant de « lose » ? L'éclairage d'Arnaud Fraisse, journaliste spécialiste du rap français, passé par la presse magazine et auteur de documentaires, aujourd'hui à Mouv.

Quel est selon toi l'acte fondateur de la scène rap alternative au début des années 2000 ? Les anciens évoquent souvent cette soirée 90 BPM au Bar à thym avec TTC, Triptik... et la compilation Gran Bang de Qhuit...
Au départ, je n’ai pas vu ça comme la naissance d’une scène alternative mais simplement des groupes avec une certaine originalité et pas forcément liés les uns aux autres. Pour moi, Triptik était à égale distance de Beat 2 Boul et de TTC. Je voyais en Svinkels un groupe plus proche de la scène rock alternative… Je pense aussi à Karlito ou Rocé qu’on aurait pu identifier comme « alternatifs » et qui étaient proches de ou appartenaient à la Mafia K’1Fry. Et si on prend le Klub des 7 qu’on pourrait associer à cette tendance, une bonne partie vient du collectif ATK, symbole du bitume de l’Est Parisien…
Du coup je suis passé à côté d’un quelconque acte fondateur. Peut-être qu’en 2002 à la sortie de l’album de l’Armée des 12 avec TTC, La Caution, James Delleck... J’ai commencé à identifier un mouvement mais Saphir des Cautionneurs ou Octobre Rouge, qui participaient à ce disque, étaient des groupes très « street ».

Pourquoi tous ces groupes qui ont assez peu de points communs musicalement ont été classés dans la même catégorie ?
On a regroupé sous ce terme des artistes moins diffusés sur les gros réseaux radio et dont la démarche créative et artistique rappelle certains codes des années du « rock alternatif » : la recherche sonore, des options graphiques fortes, la volonté d’exister par la scène, la distance avec l’industrie du disque. De plus, il ne s’agit pas d’un mouvement concerté, mais d’un regroupement par affinités, démarche ou vision de la musique.
La Caution vient du 93. On trouve également des artistes venus de banlieue dans le Klub des Loosers. Y’a des mecs de banlieue ou de quartiers rudes dans la scène « alternative ». Je pense que cette appellation « alternative » est née de leurs options musicales, pas de leurs origines. Leur curiosité, l’envie d’explorer ou de tenter des choses. Peut-être que leur background culturel, leurs environnements leur ont permis de s’ouvrir plus tôt et plus vite que d'autres. Mais encore une fois quand le regretté DJ Mehdi mettait de l’électro dans les beats de ses potes de la Mafia K1-Fry, personne n’appelait ça alternatif et pourtant sur les titres Princes De La Ville, on est sur des bpm atypiques, des filtres…

« DJ Mehdi mettait de l’électro dans les beats de la Mafia K1-Fry et personne n’appelait ça du rap alternatif »

L'émergence de cette nouvelle génération de MC décomplexés a-t-elle modifiée l'organigramme du rap français ?
Je ne vois pas particulièrement d’organigramme dans le rap français. Chacun attaque de front la scène et un marché avec ses propres moyens et ses ambitions musicales. J’y vois plutôt une possibilité d’élargir l’offre du rap français et son spectre artistique mais on ne peut pas dire que ces options musicales plus pointues aient beaucoup fait bouger les lignes de « l’industrie » du rap français, pour peu qu’une telle chose existe.
Si on va dans la caricature extrême, on peut tout de même se demander si un mec comme Stromae, n’est pas finalement le rejeton de cet esprit décomplexé. Sa culture première est hip-hop, il y a injecté de la pop, de la mélodie, des sonorités club mais sa base est rap. On peut le voir comme un « monstre », et peut-être que Teki Latex va m’étriper pour ça mais pour moi Stromae est un enfant de l’esprit TTC.

Qu'ont-il apporté, dans l'écriture, la production, le flow, la posture ?
Une nouvelle fois, Triptik, Rocé, La Caution, Svinkels ou le Klub des Loosers sont très différents dans leurs musiques, les flows, l’écriture. Ce qui les rapprocherait c’est peut un esprit. L’envie de sortir d’un carcan, de continuer à cultiver l’esprit originel de la musique rap : ce côté bidouillage et bricolage. Cela leur a peut-être couté des places dans des gros labels mais ils ne sont pas les seuls dans le rap finalement à vouloir faire comme ils veulent sans accepter d’interventionnisme dans leur processus de création. Ce qui les différencie en revanche, c’est leur approche de la scène : ce sont des groupes qui aiment jouer en public, pensent leurs spectacles et ça se sent chez ceux qui tournent encore.

Là-dessus, peut-être par obligation, ils ont pris les devants et montré la voie car aujourd’hui, sans la scène tu ne survis pas.

« Cadavre Exquis a atteint un point d'équilibre idéal entre rap classique et inventivité »

Quel est selon toi le climax de cette génération ? L'album Bâtards Sensibles de TTC ou l'utilisation du morceau Thé à la Mente de La Caution chez Soderbergh ?
Je ne sais pas si on peut parler de climax mais pour moi je reviens sur Cadavre Exquis de l’armée des 12, un grand et beau moment. Le disque était peut-être un peu plus classique dans sa forme que ce qu’un certain public branché en attendait mais cela ne faisait que confirmer que les groupes se sentaient profondément hip-hop. TTC, La Caution, Saphir le joallier, des bons invités, des prods de Nikkfurie, Para One… Le disque a atteint un point d'équilibre idéal entre rap classique et inventivité aussi bien dans les propos que les musiques. Peut-être plus qu’un climax, cet album est un tournant. Après ce projet, j’ai l’impression que les groupes se sont décomplexés encore plus ou libérés, comme s’ils avaient payé leur dû à un rap traditionnel avant de s’émanciper totalement.

Le succès d'estime est énorme. Aujourd'hui, n'importe quel ado a un morceau de TTC sur son disque dur. Pourtant, le succès commercial n'a pas été au rendez-vous. Skyrock a-t-elle une responsabilité en estimant que cette scène était trop "spé" pour entrer dans la rotation d'une radio commerciale ?
C’est un choix artistique en premier lieu. Pour décrocher un hit, on reste quand même sur des choses très formatées mais c’est comme ça dans tous les genres en France. Sur une même période, Indochine vendait plus de disques que Bérurier Noir ou Les Garçons Bouchers quand la scène rock alternative était en plein boom. Skyrock ne s’est jamais donné un rôle de découvreur de talents hormis peut-être sur la Nocturne de Fred ou, à l’époque de l’émission BOSS de JoeyStarr. Ce n’est pas la fonction du réseau en tout cas.
Selon moi les radios plus spécialisées rap n’ont pas, elles, suffisamment soutenu cette scène. DJ Fab faisait le taf mais ils étaient peu nombreux. Et comme on le sait, si tu n’entres pas en playlist, c’est compliqué de vendre. Aujourd’hui avec le web, leur musique est plus facilement accessible. Peut-être que ces groupes sont arrivés 10 ans trop tôt.

Dans le documentaire Un Jour Peut-Être, Gérard Baste estime que les thèmes abordés par Svinkels (la picole) ou Fuzati (le suicide) ont contribué au fait que ces groupes ne sont pas passés en radio. Valides-tu cette thèse ? 
Evidemment ce sont des thèmes que les radios rechignent à passer mais NTM a affronté ce genre de problèmes avec J’appuie sur la gâchette qui traite du suicide et de nombreux autres groupes rap parlent aussi d’alcool, de cannabis… Je crois que le manque de diffusion est surtout la conséquence des choix musicaux des groupes et d’un public français peu ouvert, pas des sujets traités.

Le site d'Arnaud Fraisse

Photo © ILK


Propos recueillis par François Chevalier