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Fuzati : « Le rap game, c'est un concours de bites »

En retrait du rap jeu, le cerveau du Klub des Loosers se sent plus proche aujourd'hui de la scène pop indé parisienne qu'il fréquente depuis plus d'une décennie. D'ailleurs, son dernier projet a été entièrement composé avec des musiciens qui l'accompagnent désormais sur scène. L'occasion de discuter avec Fuzati de jazz japonais, de littérature italienne et de ses origines versaillaises. Entretien sans filtre avec un rescapé de la génération rap « alternatif » des années 2000.

Ton premier projet solo, Vive la vie, explorait le thème du malaise adolescent et le second, La fin de l'espèce, celui de la reproduction de l'homme. Le Chat et autres histoires n'est pas un concept album mais un recueil de nouvelles. Pourquoi es-tu parti dans cette direction ?

Ce disque ne fait pas partie de la trilogie du Klub des Loosers. Il est complètement différent des premiers albums qui avaient une esthétique assez lo-fi, avec beaucoup de samples et des breaks de batterie. J'avais envie de produire un album de pop, d'écrire des chansons, de raconter plein de petites histoires. J’ai l’impression que ce qui fait la singularité du Klub des Loosers, et ce même si j’ai une grosse culture hip-hop, c’est que mes thèmes ont toujours été assez pop. Parler de déception amoureuse, de mal-être, c’était pas des thèmes très utilisés dans le rap français. Après je n’ai pas inventé ça, dans Everyday Struggle, Biggie dit qu’il veut se suicider.

Explorer des thèmes en décalage avec ce qui se fait traditionnellement dans le rap français, c'est la marque de fabrique du Klub des Loosers…

C’est ce que j’ai toujours essayé de faire. Il y a une certaine violence dans les textes qui est contrebalancée par une musique assez légère, parfois à la limite du lounge. Cet équilibre m’intéresse. J'aime aborder des thèmes qui n'ont l’air de rien, comme le mec qui va acheter des fleurs à une fille qu’il n’aime pas forcément. Le rendez-vous est annulé et ça le soulage. C’est un moment de rupture assez fort. Je ne suis pas là pour plomber les gens, mais pour au mieux les faire réfléchir, sans être dogmatique.

Pour cet album, tu t’es entouré de plusieurs membres du groupe Tahiti 80 : Adrien Grange est devenu ton batteur et Xavier Boyer qui chante sur un morceau. Comment tu as rencontré ces gens ?

Au Motel ! (à ne pas confondre avec le beatmaker belge — ndlr), un bar où se retrouvent les gens de la scène rock indé parisienne. J’ai remarqué que les mecs de la pop mettaient beaucoup moins d’ego dans leur travail que les gens du rap. C’est une musique d'esthètes. Ils jouent souvent dans plusieurs groupes pour pouvoir tourner. Du coup, ce sont souvent de super musiciens. Adrien Grange est capable de jouer dans trois groupes différents sur un même festival. Avec lui, j'ai des discussions sur les synthés analogiques, des débats sur Marcos Valle… Cette approche me convient bien car j’ai plus une oreille de producteur. J’achetais surtout les maxis pour les faces B. J’ai jamais été trop un rappeur en fait, même si j'ai une grosse culture hip-hop et que j'aime profondément cette musique. Sans dénigrer le rap game, c'est un concours de bites. C’est l’essence même du rap.

« C'était peut-être une erreur de planter le décor à Versailles »

Désormais, tu fréquentes plus d'artistes pop que de rappeurs, et tu es accompagné sur scène d'un live band depuis 2015…

J’écoute beaucoup de musique organique, de jazz, et j’avais envie d’enregistrer un album avec des musiciens. C’est important de pas rester dans les mêmes schémas. Je me crispe un peu quand on me parle sans cesse de mon passé avec TTC car si tu regardes l’ensemble de ma carrière, j’ai passé plus de temps à bosser avec des gens de la pop depuis 10 ans alors que L’Atelier, c’est vieux. Cette époque qui a marqué les gens, mais c’est deux ans de ma vie. En plus, c’est une période où j’étais encore Versaillais, je venais peu à Paris. Maintenant, je fréquente de mecs comme Maxime Chamoux (Pharaon de Winter). Ce soir, je vais faire une apparition au concert de Forever Pavot à la Maroquinerie (l'entretien a été réalisé le mardi 13 mars) et je me sens mieux avec ces gens là.

Pourquoi selon toi cette étiquette de rappeur alternatif te colle à la peau ?

C’est vrai qu’à un moment il y avait une effervescence autour de la scène parisienne de la même manière qu’il se passe un truc avec le rap belge aujourd’hui, mais Damso ne fait pas la même musique de Romeo Elvis. J’ai l’impression qu’il y a un mec qui a trouvé ce terme et on a tout mélangé. La Caution par exemple, ça n’a rien à voir avec le Klub des Loosers. En plus, il y a beaucoup de gars qui ont été oubliés comme Grems. C’est un mec sous-côté. Il fait un truc singulier et les gens n'arrivent pas à le rentrer dans une case. En fait, pour être clair, je pense que Tekilatex sortait beaucoup à Paris. Il fréquentait pas mal de journalistes dans les soirées et du coup, tant mieux, ça a beaucoup servi TTC. Mais moi, et c’est ce que j’ai toujours dit à son sujet : c’est un mec que j’ai apprécié mais on se côtoyait pas tant que ça, j’ai du faire 6 ou 7 soirées au Batofar et quelques séances studio, c’est tout.

Avec du recul, les univers et les thèmes abordés par La Caution, TTC, Triptik, Klub des Loosers… étaient différents mais il y a un élément qui peut relier tous ces artistes, outre le fait d'être indépendant, c’est la volonté d'expérimenter…

Ben beaucoup plus TTC en fait. Tekilatex a toujours voulu être à l’avant-garde, il est obsédé par l’idée de faire les choses avant les autres. Moi, je n'étais pas dans là même démarche. Je ne fais pas de la musique en réaction à quelque chose, c'est juste une volonté d'être soi-même. Je déteste le mot alternatif. Il y avait le même problème quand j’écoutais les sorties du label Def Jux chez le disquaire, le mec me disait que c’était « spé » mais je voyais pas bien en quoi ça l’était. C’était différent, de la même façon que le son de la West Coast n’a rien à voir avec le son de la East Coast.

Cette scène n'a finalement jamais été réellement accepté par les puristes… Comment l'expliques-tu ?

Je pense que l'on a payé le fait d’être blancs à une époque où le rap s’enfonçait vraiment dans le cliché caillera. Du coup, j’ai surjoué le côté versaillais par provocation et parce que ça m’intéressait de créer un personnage masqué. C'était peut-être une erreur de planter le décor à Versailles car au début, les médias se sont focalisés sur mes origines. Je me souviens d’une conférence de presse avec Stéphane Davet du Monde qui parlait de rap de bourgeois…

« Mon oreille a été façonnée par les génériques de Cobra et de Capitaine Flam » 

Ton nom est un hommage à Dino Buzzati. Que retiens-tu de son œuvre ?

J'aime son écriture, c’est souvent beau et triste à la fois. J’ai été très marqué par Le Désert des Tartares quand j’étais ado. C’est quand même un livre sur le rien. Je trouve ça fort d’écrire un bouquin de 300 pages sur des Tartares qui n’arriveront jamais. Dans Un Amour, il décrit une situation horrible, celle d’un mec qui tombe amoureux d’une fille qui est plus ou moins une prostituée, et un matin il se réveille libéré car il ne l’aime plus, mais c’est fait avec légèreté. C’est ce que j’essaye de faire avec Poussière d’enfant qui parle de la mort d’un enfant et j’essaye de trouver des vannes. Idem dans La femme de fer, qui parle de l’amour malgré le handicap.

Récemment, tu as joué un set de deux heures de jazz japonais pour le Mellotron. C'est un genre que tu affectionnes puisque tu en réédites en physique via ton label Le Très Jazz Club. Tu achètes toujours autant de vinyles ?

J’en achète tout le temps. J'en possède entre 4000 et 5000. Mon problème, c’est que j’aime plein de trucs différents. Rien que le jazz japonais, c’est de la niche, mais je dois avoir quelque chose comme 200 disques. J'adore aussi le jazz spirituel, le jazz brésilien, les musiques de films… Ce qui m’a beaucoup influencé, ce sont les BO de Cobra et de Capitaine Flam, si tu écoutes, c’était du jazz-funk en fond sonore. Mon oreille a été façonnée par ces génériques. Il y a aussi un morceau de MF Doom qui m’a particulièrement marqué, c’est Rhymes Like Dimes, parce que c’est un son très jazz-funk. Dans le son de sa voix, il y a du désespoir, tu sens qu’il y a vraiment quelqu’un qui te parle. Pareil pour Oxmo quand il est arrivé, tu sentais qu’il y avait un vécu, des sentiments.

Le Chat et autres histoire, troisième album du Klub des Loosers disponible. (Modulor). Compilation du Motel à paraître le 12 avril 2018. Toutes les dates de concert du KDL.

Propos recueillis par François Chevalier